Textes
KRAKUMAL
Le Chant de Kraka
(Traduction Jean Renaud)
1. Nous avons frappé avec l’épée.
Il y a bien longtemps
Que nous sommes allés au Gautland
Tuer le loup de la fosse;
Nous avons épousé Thora,
On m’a surnommé Braies-velues
Après mon exploit:
Là j’ai occis l’anguille de la bruyère,
J’ai enfoncé la pointe d’acier étincelante
Dans la boucle de la terre.
2. Nous avons frappé avec l’épée.
J’étais encore jeune quand, à l’Est,
Dans l’Eyrasund, nous avons taillé
Un repas au loup affamé,
Offert un grand festin
À l’oiseau aux pattes jaunes,
Là où le fer durci chantait
Contre les heaumes garnis de clous;
La mer était houleuse, le corbeau
Pataugeait dans le sang des morts.
3. Nous avons frappé ave l’épée.
Nous brandissions bien haut les lances
Quand nous comptions vingt ans,
Nous rougissions partout le glaive;
Nous avons vaincu huit princes;
A l’est, dans l’estuaire de la Dina,
Et donné au loup pâture
Suffisante lors de cette bataille;
La sueur s’est déversée
Dans la houle, les guerriers ont péri.
4. Nous avons frappé avec l’épée.
La femme de Hédinn était à l’œuvre
Quand nous avons renvoyé les Helsingjar
Dans la halle d’Odin;
Nous avons remonté l’Iva,
Puis le fer de lance a mordu,
Toute la rivière s’est teintée
Du rouge ardent des blessures;
L’épée crissait sur les broignes,
Les harengs des blessures fendaient les boucliers.
5. Nous avons frappé avec l’épée.
Je crois que personne ne l’a blâmé
Avant que, sur les chevaux de Helfir,
Herrödr ne tombe au combat:
Nul autre Jarl plus célèbre
Ne sillonnera sur les skis d’Aegir
La plaine des Macareux
Pour aller jeter l’ancre.
Ce prince a fait preuve d’un cœur vaillant
Dans toutes les batailles.
6. Nous avons frappé avec l’épée.
L’armée a jeté ses boucliers à terre
Quand les chiens de charogne
Se sont rués à la gorge des guerriers;
Les lancettes de la discorde ont mordu
A la bataille des Skarpaskerjar;
La lune du plat-bord avait rougi
Avant que le roi Rafn ne périsse;
La sueur brûlante coulait du crâne
Des hommes sur leurs broignes.
7. Nous avons frappé avec l’épée.
Le choc des armes a retenti
Avant qu’à Ullarakr
Le roi Eysteinn ne soit abattu;
Nos perchoirs à faucon ornés d’or,
Nous sommes allés à cette rencontre des heaumes;
La chandelle aux cadavres a entaillé
Les boucliers rougis;
La bière du coup ruisselait des blessures
Le long des falaises du cerveau.
8. Nous avons frappé avec l’épée.
Les corbeaux n’ont pas manqué,
Devant l’île d’Inndyrisey,
De chair à déchiqueter;
Nous avons servi aux chevaux de Fala
Tout un repas cette fois-là,
Au lever du soleil,
Il était difficile de se protéger;
J’ai vu s’élever les boucles de cordes,
Le fer a cogné les bords des heaumes.
9. Nous avons frappé avec l’épée.
Nous avons trempé les boucliers dans le sang
Lorsqu’à Borgundarholmr,
Nous avons rassasié les étourneaux des blessures;
Les nuages de la tempête ont été brisés,
L’orme a lancé le fer.
Völnir a péri au combat,
Il n’y avait pas roi plus puissant;
Les corps se sont échoués sur les plages,
Le loup s’est réjoui de sa proie sanglante.
10. Nous avons frappé avec l’épée.
La bataille a pris beaucoup d’ampleur
Avant que le roi Freyr ne tombe
Au pays des Flamands.
Bleu et dégouttant de sang,
Le burin des blessures a mordu
Le capuchon doré de Högni
Durement lors de ce combat-là;
Bien des filles ont pleuré à l’aube.
Mais les loups ont eu leur butin.
11. Nous avons frappé avec l’épée.
J’ai appris que des morts gisaient
Par centaine sur les skis d’Eynaefi,
A l’endroit qu’on appelle Englanes.
Nous avons fait voile pendant six jours
Avant d’emporter la victoire.
Nous avons célébré la messe des pointes
De lance au lever du soleil;
Valthjofr a été forcé de plier
Au combat devant nos épées.
12. Nous avons frappé avec l’épée.
Les glaives ont abreuvé
De la rosée brune des cadavres
Les pâles faucons dans le Bardafjörd;
L’orme a gémi tout haut,
Alors que les flèches mordaient
Les musiques forgées par Svölnir
Dans la dispute des flammes de fourreau;
Le serpent au venin, tacheté de sang,
S’est glissé dans les blessures.
13. Nous avons frappé avec l’épée.
Nous avons porté les tentes de Hlökk
Haut dans le jeu de Hildr
Devant Hjadningavagr.
Alors les hommes ont pu voir,
Tandis que nous fendions les boucliers
Dans le tumulte des harengs de charogne,
Les heaumes brisés des guerriers;
C’était autre chose que de prendre
Une belle épousée avec soi dans son lit.
14. Nous avons frappé avec l’épée.
Une tempête s’est abattue sur les boucliers,
Les morts se sont écroulés à terre
Dans le Nordimbraland.
Nul besoin n’était ce matin-là
De pousser les hommes
Au jeu de Hildr, alors que les rayons
Scintillants pourfendaient les tiges des heaumes;
C’était autre chose que d’embrasser
Une jeune veuve sur le haut siège.
15. Nous avons frappé de l’épée.
Herthjofr a remporté la victoire
Aux Sudreyjar
Contre nos propres guerriers;
Rögnvaldr a fini par tomber
Dans la pluie des boucliers,
Ce très grand malheur est survenu
Aux hommes dans le tourbillon des épées;
Le secoueur de heaumes a lancé
La palme du cran de la corde.
16. Nous avons frappé avec l’épée.
Ils gisaient les uns sur les autres;
Le coucou de la tempête de neige des lances
S’est réjoui du jeu des épées.
Le roi Marstan, qui régnait sur l’Irlande,
N’a laissé ni l’aigle ni la louve
Le ventre creux, lors de la rencontre
Du fer et des boucliers;
Les morts du Vedrafjörd ont servi
D’offrande au corbeau.
17. Nous avons frappé de l’épée.
J’ai vu les hommes tomber par centaines
Sous le glaive ce matin-la
Dans le démêlé des pointes d’épieu;
Mon fils n’a pas tardé à recevoir
Une épine de fourreau en plein cœur.
Gill a ôté la vie à Agnarr,
Cet homme intrépide.
La lance a résonné sur la tunique grise
De Hamdir, les bannières luisaient.
18. Nous avons frappé avec l’épée.
De leurs brands, j’ai vu les braves
Descendants d’Endill
Débiter largement la pâture des loups.
C’était autre chose, à Vikaskeid,
Que les femmes servant le vin;
Des ânes d’Aegir, plus d’un a été décimé
Dans le tapage des lances;
Le manteau de Gull a été entaillé
Pendant cet affrontement de Skjöldungar.
19. Nous avons frappé avec l’épée.
Nous nous sommes livrés au jeu des glaives,
Un matin, au large de Lindiseyr,
Contre trois autres princes.
Bien peu ont eu la joie
D’en revenir entiers,
Beaucoup ont fini dans la gueule du loup,
Le faucon a déchiqueté les chairs avec lui;
Le sang des Irlandais a coulé
A flots dans la mer à l’aube.
20. Nous avons frappé avec l’épée.
J’ai vu le séducteur aux beaux cheveux
Et l’ami de la veuve
Succomber ce matin-là.
C’était autre chose, dans le Alasund,
Avant que ne périsse le roi Örn,
Que Njörun à la coupe de vin
Nous apportant l’eau du bain;
J’ai vu les lunes de la bataille éclater,
Les guerriers cessaient de vivre.
21. Nous avons frappé avec l’épée.
Les longs glaives mordaient les boucliers
Tandis que la lance passée à l’or
Cliquetait sur le bandeau de Hildr.
On pourra à jamais
Sur l’île d’Öngulsey,
Voir la progression des princes
Au jeu des poignards;
Le dragon ailé des blessures
Avait rougi au large du cap.
22. Nous avons frappé avec l’épée.
Pourquoi la mort doit-elle guetter
Le combattant du premier rang
Dans la tempête de neige des lances?
Souvent il a de quoi se plaindre de sa vie,
Celui qui jamais ne nourrit
Les aigles au jeu des épées;
On dit qu’il est dur d’exhorter les lâches;
Le cœur d’un timoré
Ne lui est d’aucun secours.
23. Nous avons frappé avec l’épée.
Je dis qu’il n’est que juste
Qu’un homme en affronte un autre
Dès lors qu’ils ont pris les armes.
Le brave ne recule pas devant le brave,
C’est depuis longtemps sa noblesse;
Le bourreau des cœurs doit toujours
Être valeureux dans le tumulte des glaives.
24. Nous avons frappé avec l’épée.
Il me semble en vérité
Que nous devons suivre le destin,
Peu échappent aux décrets des nornes.
Je ne pensais pas qu’Ella
Pourraient m’infliger la mort
Quand je gavais le gerfaut du sang,
Lançais les navires à la mer;
Partout dans les fjords d’Écosse
Nous avons distribué aux loups leur pitance.
25. Nous avons frappé avec l’épée.
Il me plaît toujours de savoir
Que le père de Baldr apprête
Sans fin des bancs pour les festins
Nous boirons bientôt la bière
Dans les branches courbes du crâne;
Le brave ne regrette pas la mort
Dans la demeure du noble Fjölnir;
J’entrerai sans un mot d’effroi
Dans la halle de Vidrir.
26. Nous avons frappé avec l’épée.
Maintenant tous les fils d’Aslaug
Viendraient livrer bataille
Avec leurs lames acérées,
S’ils savaient exactement
De quelle façon nous sommes traités,
Que quantités de serpents
Venimeux s’acharnent sur moi;
Mes fils sont d’une telle mère
Qu’ils ont tous le cœur vaillant.
27. Nous avons frappé avec l’épée.
Ma vie s’en va cruellement,
Le venin de cette vipère est violent
Le reptile loge en la halle du cœur.
Nous attendons que le bâton de Vidrir
Se plante au travers d’Ella;
Le sort de leur père
Excitera la colère de mes fils;
Ces valeureux gaillards
Ne pourront rester impassibles.
28. Nous avons frappé avec l’épée.
A cinquante et une reprises
Le messager du Thing des lances
A conduit de grandes batailles.
Jamais je n’ai imaginé
Qu’il puisse se trouver un autre roi
Plus capable que moi,
Qui tout jeune rougissais les pointes d’épieu;
Les Ases nous accueilleront,
Il n’y a pas à se désoler de la mort.
29. Maintenant j’ai hâte d’en finir,
Elles m’appellent, les Dises
Qu’Odin m’a envoyées
Depuis la halle de Herjan.
Joyeux, je vais sur le haut siège
Boire la bière avec les Ases;
Tout espoir de vie a disparu
En riant je mourrai.